Passé par Cognac et Toulon, l’avant a finalement trouvé son bonheur au bord de l’Atlantique.

recueilli par frédéric zabalza

Une armoire normande. Un bloc de granit. Un container posé à la verticale. Prenez l’image qui vous évoquera le plus une silhouette massive, imposante, marquée par des épaules qui pourraient porter le poids du monde. Voici Frédéric Leif, Fred pour ceux qui l’ont connu joueur, en chemise et costume, comme tout bon commercial d’une concession automobile. À côté de lui, le jeune Mathieu Tanguy (meilleur ami de son fils), s’il est plus grand, paraît tout « flinguet », comme on dit dans le Sud-Ouest.

L’homme en impose. C’est pourtant d’une voix douce qu’il raconte ses années ovales, ses allers-retours entre Méditerranée et Atlantique. Il n’a pas complètement tourné la page puisqu’il occupe, depuis l’an dernier, la fonction de dirigeant d’équipe des moins de 16 ans du Stade Rochelais, demi-finalistes contre Agen en juin. Chassez le naturel…

« Sud Ouest » Comment avez-vous vécu cette demi-finale entre vos deux anciens clubs, Toulon et La Rochelle ?

Frédéric Leif J’étais clairement Rochelais. Je ne suis plus du tout fan du Toulon d’aujourd’hui. Jouer là-bas a été une bonne expérience pour moi mais, maintenant, j’ai la Caravelle gravée dans le cœur.

Comment vous êtes-vous retrouvé à Toulon, vous qui êtes originaire de Châtellerault (Vienne) ?

J’ai commencé en cadets à Châtellerault. Je n’ai pas fait d’école de rugby. J’avais été repéré par l’assureur de mes parents, qui était le président du club. À 14 ans, je faisais déjà 1,83 m et pas loin de 100 kg. Mon père regardait les matchs à la télé, mais jamais ce sport ne m’avait intéressé. Il a fallu que j’y joue pour mordre dedans. Mon frère jumeau, lui, n’était pas du tout sportif. Je me suis retrouvé aux portes de l’équipe de France juniors, où j’ai joué avec la génération des Cazalbou, Galthié, Ntamack, Juillet, etc. Pour ça, je devais intégrer un sport études.

L’été de ma rentrée en seconde, mon père gendarme se retrouve muté en Corse. Je quitte mes parents à ce moment-là et je signe à Cognac. Le club me prend en charge, me paie trois billets d’avion pour aller voir mes parents dans la saison. Le père Leif gagnait 10 000 francs par mois, on était cinq à manger dessus, il ne fallait pas faire d’écart. J’ai toujours chercher à soulager l’aspect financier par le rugby.

Et Toulon alors ?

Je suis donc resté quatre ans à Cognac. Après les sélections en junior, j’avais presque donné mon accord pour aller à Nice. Pendant les vacances d’avril, mon père me dit qu’il connaît un Corse, qui connaît Daniel Herrero. Et je signe à Toulon. Là-bas, j’ai joué deux ans en Espoirs. En fait, j’ai commencé en réserve, puis avec la Nationale B comme on disait à l’époque. Avec le « Barbu » [Daniel Herrero], j’ai fait quelques piges en première, en Challenge Yves-du-Manoir. J’ai un peu plus joué l’année d’après avec Jean-Claude Ballatore. C’était une bonne expérience sportive mais pas à vivre. Je ne m’y plaisais pas. En fin de compte, je ne voyais pas plus mes parents en Corse que lorsque je jouais à Cognac. Après, j’ai passé de bons moments, j’ai côtoyé Eric Champ, Eric Melville [décédé récemment], Thierry Louvet, Gilbert Doucet… J’ai encore des frissons quand j’en parle. C’était l’idéal pour commencer à jouer à haut niveau.

Étiez-vous en coulisses du célèbre huitième de finale contre Bègles (l’une des bagarres les plus regardées sur Internet) ?

J’ai joué le match retour ! Yvan Roux avait été expulsé, un autre seconde ligne, un peu pétochard à l’entraînement, était blessé. Le « Barbu » m’a dit : « Tu vas faire le retour ». J’avais 20 ans. C’était mon premier match de haut niveau, ça faisait drôle. On a perdu, mais le match s’est bien passé.

Le Stade Rochelais ne vous avait jamais fait envie, vous le Picto-Charentais ?

À l’époque, il y avait ces p… de derbys Cognac – La Rochelle. Je me disais alors : « C’est le dernier club où j’irais jouer ! ».

C’est ce qui s’est passé ! Comment avez-vous débarqué au Stade ?

J’ai eu la chance de connaître à Toulon un Rochelais, Ludovic Cornuau [champion de France 1992, revenu à La Rochelle en 1994], c’est lui qui m’a mis en relation avec le Stade, où j’ai débarqué en 1992. Je n’étais pas en terre inconnue, il y avait quelques joueurs que j’avais connus en sélection Tadeï, comme Sébastien Paillat et Ludovic Bontemps.

Vous êtes arrivé à Toulon pilier, vous arrivez à La Rochelle deuxième ligne…

J’étais pilier en équipe de France junior. J’ai joué pilier gauche à la fin de l’ère Herrero, Ballatore m’a essayé à droite, mais c’était dur. Je faisais 1,90 m, j’étais trop grand, à l’époque les standards étaient plus bas, c’était plutôt autour d’1,80 m. J’ai signé au Stade comme deuxième ligne. Vincent Merling en plaisante aujourd’hui : il était venu me voir et s’attendait à voir un gars d’au moins 1,95 m. Quand il m’a vu, il a été surpris. J’arrivais pour remplacer Jean-Pierre Ramade, qui était en fin de carrière. On a joué un ou deux ans ensemble.

Vous avez connu bien des attelages, de Ramade à Llanès. Vous représentiez la transition entre l’ancienne génération, amateur, et la nouvelle, professionnelle.

Le club commençait à se structurer, la préparation physique n’était plus la même, l’intensité des matchs non plus. À vrai dire, je n’ai pas trop perdu mon temps à faire de la muscu… Mais je me suis bien adapté au professionnalisme. Pour d’autres, le rugby c’était deux entraînements dans la semaine et le match le dimanche. À cette époque-là, on est passé à deux entraînements par jour. Moi, j’avais un boulot qui ne me permettait pas de me consacrer entièrement au rugby pro. J’aurais pris cette décision si j’avais eu cinq ou six ans de moins, mais à 28, 29 ans, c’était trop tard pour moi. Physiquement, c’était pas facile. Quand German [Llanès] arrive, Gabriel Graco [manager] me dit : « Tu ne joueras que les matchs de Coupe d’Europe. OK. Seulement, German se casse le pouce et c’est Leif qui enquille derrière. Et le vieux Elissalde [Jean-Pierre] aimait bien les cons sur le terrain !

Vous dites n’avoir connu que des montées avec le Stade…

Quand je suis arrivé, le Stade descendait de Groupe A en Groupe B. On a fait trois, quatre saisons, on a joué en Groupe A2, puis en Elite. En fin de carrière, je fais une saison à Surgères et on monte en Fédérale 2. Au moins, je n’aurais pas connu de descente dans ma carrière !

« Au moins, je n’aurais pas connu de descente dans ma carrière ! »

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